2011/01/10

Du bavardage à la réflexion profonde

La lecture de la semaine, pour poursuivre en ce début d’année une tradition bien établie, c’est l’édito de Clive Thompson dans Wired, mais il est encore bon, qu’est-ce que vous voulez de plus ? Ce mois-ci, il s’intitule : “Comment les tweets et les textos nourrissent l’analyse en profondeur”.




On dit souvent, commence Thompson, que l’internet a détruit la patience nécessaire aux gens pour les échanges longs et fouillés (Cf. le fameux “Est-ce que Google nous rend idiot ?”). La forme de discussion contemporaine ne consisterait qu’en textos, tweets et autres mises à jour de statuts. Et la popularité de ces déversoirs d’énoncés adolescents signifierait que nous avons perdu notre appétence à la contemplation lente et raisonnée.

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Image : Ma vie de Tweets, 2007-2009, volume I par James Bridle qui anime notamment BookTwo, une réflexion sur l’avenir du livre. Un livre qui rassemble tous les tweets de l’auteur sur 2 ans : les formes courtes pour promouvoir une réflexion longue ?


Mais tout ceci est-il vrai ? se demande Thompson.
Je n’en suis pas certain, poursuit-il. Je pense que ce qui a lieu est beaucoup plus complexe, et beaucoup plus intéressant. Ce torrent de pensées à court terme est en fait un catalyseur pour une méditation à plus long terme.
Quand il se passe aujourd’hui quelque chose d’important dans le monde, on est assailli par une tempête de mises à jour de statut. Ce ne sont que des instantanés, ils sont souvent imprécis, fruits de la rumeur, et pas forcément vrais. Mais ça n’est pas grave ; ce n’est pas leur vocation que d’être exprimés avec prudence. La société ne fait que remâcher l’événement, ne donnant qu’une rapide impression du sens qu’il pourrait avoir.
Le temps long, c’est l’exact opposé : il s’agit d’une analyse en profondeur, qui peut prendre des semaines, des mois ou des années à produire. Auparavant, seuls les médias traditionnels, comme les magazines, les documentaires ou les livres, donnaient cette vision à long terme. Mais aujourd’hui, la plupart des analyses en profondeur que je lis, dit Thompson, proviennent des chercheurs ou d’entrepreneurs qui tiennent des blogs : les fans de Dexter qui font de longues exégèses de la série et ou des associations à but non lucratif comme le Pew Charitable Trusts qui produit des rapports très fouillés sur la vie des Américains.


Le temps long prospère aussi avec la Longue Traîne. Alors qu’un tweet devient obsolète en quelques minutes, une vision à long terme peut garder de la valeur pendant des années. Dans les années 90, les articles que je publiais dans les magazines, dit Thompson, s’évaporaient quand le numéro disparaissait des kiosques. Mais maintenant que ces articles sont en ligne, les lecteurs m’envoient chaque semaine des mails me disant qu’ils sont tombés sur l’un d’entre eux datant de plusieurs années.
Ce qui est perdant ici, c’est le moyen terme. C’est ce que, historiquement, apportaient les hebdomadaires comme Time ou Newsweek : des reportages ou des articles produits quelques jours après un événement majeur, avec un peu d’analyse saupoudrée sur le dessus. Ils ne sont pas assez rapides pour être conversationnels, et pas assez lents pour à être vraiment profonds. L’internet a essentiellement démontré à quel point ce type de pensée était peu satisfaisant.
Cette tendance a d’ores et déjà changé la manière dont on blogue. Il y a dix ans, mes blogueurs préférés, explique Thompson, écrivaient dans ce moyen terme – un lien avec quelques phrases de commentaire – et ils faisaient quelques mises à jour chaque 24 heures. Depuis que Twitter est arrivé, ils bloguent moins souvent, mais avec des posts beaucoup plus longs, beaucoup plus fouillés. Pourquoi ?
“Je garde les petites choses pour Twitter et ne blogue que quand j’ai quelque chose de vraiment important à dire”, comme l’explique le blogueur Anil Dash. Il s’avère que les lecteurs préfèrent cela : une étude montre que les posts de blogs les plus populaires aujourd’hui sont les plus longs, 1 600 mots en moyenne (entre 8 et 9 000 signes).


Même nos outils de lecture se modifient pour s’accommoder à cette montée du long terme. Et Thompson de citer trois exemples : Readability, une application qui donne aux textes des sites internet la forme d’une colonne propre, sans publicité, au centre de l’écran – une forme parfaite pour une lecture sans distraction -, une application qui a eu tant de succès que Apple l’a implémentée dans la dernière version de Safari. Deuxième exemple donné par Thompson, l’Ipad : il a été critiqué comme un outil dédié à la seule consommation. Mais c’est là selon Thompson tout son intérêt : c’est un outil magnifique pour la lecture de ces formes longues. Dernier exemple, Instapaper, une application qui sert à mettre de côté du matériel en ligne pour une lecture ultérieure, une application qui a séduit un million d’utilisateurs sans aucune publicité.
Conclusion de Thompson : “Nous parlons beaucoup, certes. Mais nous plongeons aussi dans les profondeurs.”


Xavier de la Porte
Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.
L’émission du 9 janvier était consacrée à une lecture des évènements numériques de l’année 2010 (Wikileaks, Facebook, l’iPad…) en compagnie de Milad Doueihi, historien du religieux dans l’Occident moderne et titulaire d’une chaire de recherche sur les cultures numériques à l’université Laval au Québec qui a publié La Grande Conversion numérique il y a deux ans et qui s’apprête à publier Pour un humanisme numérique aux éditions du Seuil.

2011/01/03

La parenthèse Gutenberg

La lecture de la semaine n’est pas toute jeune, il s’agit de la retranscription d’un entretien donné en avril dernier au Nieman Journalism Lab (voir également sur le Forum du MIT) par un professeur danois du nom de Thomas Pettitt.



Le Nieman Journalism Lab est un projet de l’université de Harvard, aux Etats-Unis, qui vise à interroger la possibilité de faire un journalisme de qualité à l’ère numérique. Ce professeur Thomas Pettitt applique aux questions journalistiques une théorie qu’on appelle la “parenthèse Gutenberg” et qui postule que nous aurions vécu avec l’imprimerie une parenthèse, et que la révolution à laquelle on assiste en ce moment est une révolution au sens littéral du terme, dans la mesure où elle nous ramène à un état antérieur, celui d’avant l’imprimerie, d’avant le prima du livre comme support de la vérité. Voici comment l’explique Thomas Pettitt :
“Il y a des changements qui se produisent et qui sont liés les uns aux autres. La grande révolution de l’imprimerie a changé beaucoup de choses, et était liée à de grands changements qui se déroulaient ailleurs — par exemple la manière dont nous regardions le monde et dont nous catégorisions les choses du monde. Et si la même chose se déroule aujourd’hui, et que nous vivons la même révolution qu’à l’époque de Gutenberg, mais en sens inverse, alors on peut prédire ce qui va se passer. On avance vers le passé.



Thomas Pettitt on the Gutenberg Parenthesis from Nieman Journalism Lab on Vimeo.

Si je m’intéresse à des éléments comme la vérité, ou la fiabilité de ce qu’on entend dans les médias, j’ai tendance à penser que nous sommes dans une mauvaise passe. Auparavant, il y avait une hiérarchie. Pendant cette parenthèse (la parenthèse Gutenberg), les gens s’en référaient à des catégories — notamment dans ce qu’ils lisaient. L’idée était que dans les livres, on trouvait la vérité. Un livre, c’est solide, on peut s’y fier, c’est quelqu’un d’intelligent qui l’a écrit. Les mots, les mots imprimés — dans de belles et droites colonnes, avec de beaux volumes – on peut leur faire confiance. C’est l’idée qui a prévalu pendant toute cette période.
Les livres brochés étaient déjà moins fiables, quant aux journaux, ils l’étaient encore moins. Et les rumeurs qu’on entendait dans la rue ne l’étaient pas du tout. On savait où on était – ou plutôt, on pensait savoir où on était. Car à la vérité, on ne pouvait sans doute pas accorder plus de crédit à ces livres qu’aux rumeurs qu’on entendait dans la rue.
Je dis souvent à mes étudiants qu’ils devraient commencer leur cursus de littérature par déchirer un livre. Prenez un livre, un livre d’occasion, qui a l’air impressionnant, et mettez-le en pièce. Vous verrez alors qu’il n’est fait que de colle et de reliure. Qu’il n’est pas invulnérable. Il a été fabriqué par quelqu’un. Ce n’est pas forcément la vérité parce que ça a l’air bien.
Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Les catégories disparaissent. Les messages informels commencent à prendre la forme de livre. Et les livres sont fabriqués de plus en plus vite. Certains livres ressemblent à des photocopies collées les unes aux autres. Tout le monde peut faire un livre. On ne peut plus statuer sur ce qu’il y a dedans, on peut plus faire la distinction entre ce qui est dans un livre — qui relèverait de la vérité – et ce qui est contenu dans le discours oral — et qui serait moins fiable. Aujourd’hui, on ne sait plus où on est.
Et la presse, le journalisme et les journaux devront trouver leur chemin. Il leur faudra trouver des manières de se distinguer — on vit aujourd’hui dans un monde où les formes de communication s’entremêlent. Les gens ne postuleront plus qu’une chose est vraie parce qu’elle est écrite dans le journal. On sait bien que les journaux aussi ont fait circuler des légendes urbaines. Et la presse devra en quelque sorte se faire une place dans ce chaos communicationnel où il est difficile de décider du niveau, du statut, de la valeur d’un message à cause de sa simple forme. L’imprimé n’est plus la garantie de la vérité. Et le discours oral n’est plus synonyme d’erreur. Les journaux et la presse devront donc trouver d’autres signaux — un autre chemin au milieu de tout ça.
Et elle devrait aller voir du côté de la rumeur, et des formes primitives de presse qui existaient avant l’invention de l’imprimerie. Comment les gens de l’époque – quand les livres n’existaient pas — faisaient-ils pour savoir où était la vérité ? Comment faisaient-ils pour savoir ce qu’ils devaient croire, ou ne pas croire ? Ce sera, c’est un Nouveau Monde dans lequel il faut trouver sa voie. Mais ce Nouveau Monde est en quelque sorte un Ancien Monde. C’est le monde d’avant l’imprimerie, et d’avant les journaux.”
Voilà pour cette transcription parcellaire d’une discussion avec ce professeur danois. L’idée de cette “parenthèse Gutenberg” est intéressante et appliquée à la presse, elle est assez stimulante. Rapprocher le trouble dans lequel nous vivons, et notamment la difficulté qu’il y a à se repérer dans ce chaos communicationnel contemporain, de l’époque où il n’y avait pas encore de livre — et d’accord pour considérer qu’ils contiennent la vérité —, cette idée semble avoir quelque pertinence. Et il est clair qu’on aimerait savoir comment faisaient les gens pour évaluer la véracité des informations… Peut-être pourrait-on trouver là des solutions à notre angoisse très contemporaine ? Mais une autre chose m’amuse. Parce que dans les faits, on a déjà trouvé quelques solutions. Et si tout est aussi réversible que le dit Thomas Pettitt, je me demande si l’on ne peut pas déduire la pratique de nos ancêtres à partir de la manière dont nous procédons aujourd’hui. Par exemple, comment est-ce que je fais pour évaluer l’information sur mon fil Twitter (qui par des biens aspects ressemble à une place de village) ? Eh bien en sachant qui parle. C’est la confiance dans l’émetteur ou le relayeur de l’information qui fait que j’ai tendance à croire, ou pas, le propos. Untel, que je suis parce qu’il est drôle, ne m’inspire pas grande confiance quand il donne ou relaye une information. Unetelle, en revanche, est une source fiable. Que je lise un tweet d’untelle, qu’elle me parle, qu’elle me passe un coup de fil ou que je lis un post de son blog, je lui accorderai plus de crédit qu’à un livre écrit par untel. Peut-être a-t-on simplement redécouvert une solution archaïque, ce n’est pas le support qui inspire confiance, mais le locuteur, celui qui “parle”.
Xavier de la Porte
Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.
L’émission du 26 décembre était consacrée à Alan Turing, l’inventeur de l’informatique en compagnie de Jean Lassègue, chargé de recherches au CNRS et auteur d’un livre sur Turing, Giuseppe Longo, logicien, épistémologue, directeur de recherche au CNRS, en poste à l’ENS de la rue d’Ulm (département informatique) et Clarisse Herrenschmidt, chercheur au CNRS, membre de l’Institut d’anthropologie sociale du Collège de France et auteur notamment de l’excellent : Les Trois écritures : Langue, nombre, code.
L’émission du 2 janvier 2011 était quant à elle organisée par les auditeurs, en présence de Gaspard Lundwall, étudiant en droit et en économie, auteur de “Le réel, l’imaginaire et l’internet”, dans le numéro de décembre de la revue Esprit, de Karima Rafes, qui dirige BoarderCloud, de Pierre-François Laget, responsable du département de l’information médicale de l’hôpital de Lisieux et de Nicolas Roussel, directeur de recherche à l’INRIA, à Lille, venu parler d’Interfaces hommes machines et du livre Living with complexity de Don Norman.

2010/12/20

La sérendipité est-elle un mythe ?

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article paru le 27 novembre dernier dans TechCrunch, sous la plume de Henry Nothaft, qui est le co-fondateur d’une entreprise qui développe un assistant personnel virtuel pour les contenus Web. Ce papier s’intitule “Le mythe de la sérendipité”.



Selon l’auteur, un des concepts les plus intéressants ayant émergé ces derniers temps dans les médias et les nouvelles technologies est celui de sérendipité. Voici comment il définit le terme de sérendipité : “le fait de montrer aux gens ce qu’ils n’étaient pas conscients de chercher”. Je me permets juste une incise : cette définition de la sérendipité est assez étrange. On aurait plutôt tendance à considérer la sérendipité comme un effet du hasard : je cherche quelque chose et, par hasard, je tombe sur autre chose qui m’intéresse aussi (Wikipédia). Or pour l’auteur, la sérendipité est quelque chose de provoqué, d’organisé.
serendipity


Image : pour Google, Serendipity est un film, une romance de 2001 signée Peter Chelsom avec Kate Beckinsale et John Cusack. Encore un hasard, pas nécessairement heureux.

L’auteur remarque l’utilisation tous azimuts de cette notion de sérendipité, tout le monde s’en réclamant. Google d’abord, et Faceboook ensuite. Avec un changement de paradigme important selon Nothaft : la recherche sous égide de Google répondait à notre attente de trouver le plus précisément ce que nous cherchions. Mais les algorithmes de pertinence sociale de Facebook nous amènent à la découverte de contenus plus personnalisés, une découverte fondée sur les relations humaines (les gens que nous connaissons et ce qu’ils sont en train de lire, regarder ou faire) : “Je dirais que nous sommes en train de voir notre principale interaction avec le web passer de la recherche à la découverte.” Une formule qui n’est pas inintéressante.
Pour en revenir à la notion de sérendipité, Nothaft reprend une définition donnée par Jeff Jarvis qui la réduit à une “pertinence inattendue”. Tout le problème étant alors, pour celui qui veut organiser la sérendipité, de savoir évaluer cette pertinence.
L’auteur se propose de définir quatre constructions possible de la sérendipité – chacun ayant des pour et des contre.
  • La sérendipité éditoriale : c’est la forme la plus ancienne, le fait de combiner des articles que nous savons vouloir lire (l’actualité du jour) avec des articles inattendus (des portraits, des critiques gastronomiques…). En ce sens, tout journal ou agrégateur de contenu fonctionne ainsi. Le côté positif, c’est que le caractère humain de cette sérendipité éditoriale (le fait que ce soit quelqu’un qui décide des contenus et de leur organisation) produit, de fait, une flexibilité dans nos intérêts. Le côté négatif, c’est que cette sérendipité éditoriale est le fruit des intérêts de quelqu’un d’autre, ou au mieux, de la perception que se fait cette personne des intérêts de son public. Ce qui n’est pas toujours fiable. C’est ce qu’on voit dans les journaux.

  • La sérendipité sociale : La plus grande part des contenus que nous découvrons aujourd’hui nous provient de ce que notre réseau d’amitié virtuelle partage en ligne. Cette manière d’accéder à l’information par des voies sociales est tout à fait valable, non seulement pour rester à la page, mais parce que ce qui intéresse nos amis est censé nous intéresser. L’avantage de cette sérendipité sociale est que notre environnement social a toujours été le premier critère pour nous définir nous-mêmes et pour définir nos intérêts. L’inconvénient est que ce type de sérendipité étant par définition publique, elle est une projection de nous-mêmes vers les autres, elle est une image de la manière dont nous voudrions être perçus par les autres. Par ailleurs, le fait que ces réseaux ne regroupent que des gens dont a priori nous partageons les intérêts contredit le but de la sérendipité, qui est la surprise et le plaisir d’une découverte inattendue. Les exemples de cela, ce sont Facebook et Twitter.

  • La “sérendipité crowdsourcée” : Faisant le pont entre la sérendipité éditoriale et la sérendipité sociale, la pertinence obtenue par le crowdsourcing repose sur le plus grand dénominateur commun. Certes, elle nous permet d’être au courant de qui est le plus populaire ou ce dont on parle le plus, mais elle n’est en aucun cas personnalisée. L’aspect positif, c’est la composante virale, c’est la manière dont elle nous met en contact avec ce qui se dit dans la population. Son côté négatif, c’est son manque de précision et son utilité limitée.

  • La sérendipité algorithmique : A l’opposé de la sérendipité éditoriale, la sérendipité algorithmique est la plus dure à obtenir, mais la plus prometteuse en termes d’innovation. A partir d’une base de données, le contenu est personnalisé pour fournir l’information et le contenu qui sont recherchés, mais aussi d’autres contenus pertinents et reliés à nos intérêts, avec différents degrés de flexibilité qui sont définis par des informations données par l’utilisateur soit activement, soit passivement. Son avantage, c’est de replacer l’usager au centre de la définition de la pertinence. La livraison des contenus émane de l’usager, que ce soit consciemment ou à partir de comportements antérieurs. Son inconvénient, c’est le risque de perdre de vue l’aspect humain, quelle que soit la finesse de l’algorithme. Et pour l’instant, les algorithmes ne sont pas assez fins.
L’auteur conclut en dénonçant ce qu’il appelle le mythe du sweet spot (on pourrait traduire par le “bon endroit”). Pour lui, le défi qui est lancé à tout type de sérendipité, c’est l’idée qu’il y aurait un “bon endroit”. Bien sûr, il est possible d’affiner les intérêts des utilisateurs et trouver le point d’équilibre de la pertinence. Mais en aucun cas cet équilibre n’est stable ou définitif. Nos intérêts évoluent sans cesse, et en temps réel. Le contenu que je veux, et mieux encore, celui que je ne sais pas encore vouloir, sont une proposition en changement constant et qui dépend d’un grand nombre de facteurs. La pertinence dépendra de la prise en compte du contexte. L’impossibilité d’une compréhension complète de toutes les subtilités d’un contexte, qui en plus évolue dans le temps, rend impossible une sérendipité parfaitement pertinente. Reconnaître que la sérendipité est une cible mouvante est ce qui est le plus sûr pour espérer atteindre un instant fugace de pertinence.

Je trouve ce texte assez incroyable. Non par la taxinomie des sérendipités qu’il propose, qui est intéressante. Ce texte est incroyable, car il montre bien comment une idée, assez belle, assez poétique, peut être détournée. La sérendipité, cette idée de la trouvaille qui est le fruit du hasard, du détour, de l’erreur, la sérendipité a été réactivée par les premiers temps du web comme un élément de sa poésie et de la fascination qu’il pouvait exercer. Que cette sérendipité ne soit plus quelque chose qui échappe, mais au contraire quelque chose d’organisé, que des entreprises utilisent cette notion pour désigner, dans les faits, le résultat d’un profilage réussi est un retournement qui, je l’avoue, me déprime.
Xavier de la Porte
Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.
L’émission du 19 décembre 2010 était consacrée à l’inconscient du web en présence de Yann Leroux, psychanalyste et blogueur.
Voir également : “A propos de la sérendipité”, par Rémi Sussan.